Ce blog a pour objet de partager nos randonnées et nos voyages, à bicyclette, à pied, en toute autonomie et indépendance, par le texte et l'image, avec nos copains randonneurs, pour donner envie de prendre la route ou le chemin...
Voilà près de vingt-cinq années que, pour la première fois, le seul fait d'entendre prononcer le nom de Saint-Jacques-de-Compostelle par un de mes proches a éveillé en moi la curiosité de découvrir ce haut lieu de la chrétienté. C'était à une époque où mon intérêt pour l'histoire en général et le Moyen-Âge en particulier m'avait entraîné sur les traces de l'Ordre des Templiers : son historique religieux, sa façon de voyager, de rendre des services.
Pendant ce quart de siècle, j'ai découvert pratiquement l'ensemble de la prose concernant le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, d'Aymeri Picaud à René de La Coste-Messelière en passant par les références au Pape Calixte II. A chaque parution de livre sur le sujet, je me précipite pour le feuilleter voire l'acheter. Aussi, en cette année 2006, mon meuble bibliothèque est bien garni par la légende de Saint-Jacques.
Lors de mes recherches, j'avais fait voeu de me rendre, un jour, à Compostelle. Mettre mes pas dans les pas des millions de pèlerins qui se sont rendus au Champ de l'Etoile depuis cette année 951 où Godescalc, Évêque du Puy en Velay, entrepris, lui à cheval sans doute, avec sa troupe à pied certainement, de se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle où le corps de l'apôtre Jacques, dit le Majeur, reposait d'après la légende transportée de bouche à oreille dans le milieu de la chrétienté occidentale.
Pour cela, il me fallait quelque liberté afin d'accomplir d'un seul trait ce chemin de pèlerinage. Aussi, j'ai dû attendre cette année 2006 et mon état de "jeune" retraité pour engager une réflexion approfondie sur cette Aventure et me décider à prendre le "chemin".
Mais, avant de partir, il est nécessaire de "construire" son cheminement, de réfléchir sur la composition du contenu du sac à dos où l'on découvre la valeur du gramme à transporter, où l'on imagine des trésors d'ingéniosité afin de gagner 2 grammes par-ci, 5 grammes par-là et de se rendre à l'évidence qu'avec un poids de corps, même quelque peu amaigri ... de 85kg, il sera impossible d'être en dessous les 12kg de sac à dos. Bref, on se fait une raison, en pensant qu'au cours de chaque journée, le poids du sac à dos maigrira ... du volume d'eau consommé.
... Jeudi 20 avril 2006 : Monseigneur l'Evêque du Puy vient de terminer la messe du pèlerin. Il me délivre la créanciale, passeport indispensable au pèlerinage, et réunit les pèlerins en devenir devant la statue de Saint-Jacques. Cet homme, Évêque de sont état, saura trouver les mots forts, les mots justes, avec l'humour nécessaire, pour son message chrétien d'encouragements. Dehors, le temps d'habituer mes yeux au sortir de la cathédrale, me permet d'apprécier une météo plutôt favorable pour le moment ... Mais, où se trouvent les repères, blanc et rouge, du GR 65 ? Ultréïa !
L'étincelle entrevue lors de la rencontre avec Monseigneur l'évêque du Puy-en-Velay transformera mon long voyage à pied, pour l'histoire et la culture, en pèlerinage chrétien. Je deviendrai au fil des jours "un marcheur de Dieu" apprenant à devenir rustique, voire très rustique, humble, tolérant, patient, à l'écoute du "chemin", curieux de chaque instant, reprenant à mon compte cette citation entrevue au tableau d'information d'un gîte "Le Touriste exige, le pèlerin remercie".
Du cheminement du Puy-en-Velay à Saint-Jean-Pied-de-Port, je retiendrai particulièrement la très belle cathédrale romane faite de lave du Puy-en-Velay et sa Vierge noire, le Gévaudan sans en voir la bête, la traversée de l'Aubrac : ses près couverts de jonquilles et ses drailles, l'abbaye Sainte-Foy de Conques et la bénédiction des pèlerins aux sons de l'orgue et du piano, la vallée du Célé et son chemin suspendu en milieu de falaise, le pont Valentré de Cahors, le merveilleux accueil du gîte "le Souleillou" de Montcuq, Moissac : son abbaye et son cloître au prix d'accès trop élevé pour le pèlerin, Lectoure et la rencontre avec Frère Yvan-Pierre de la fraternité monastique de Jérusalem et prêtre de son état, Condom et sa cathédrale inaccessible par la faute d'une fête fermant la ville, Aroue et son maire ouvrant toute grande sa maison aux pèlerins de passage, la traversée du vert Pays Basque, Ostabat réunissant trois des chemins français où la chance me permet de croiser un Belge arrivant de sa Belgique natale via Vezelay et une jeune femme cheminant sur l'itinéraire de Tours, et Saint-Jean-Pied-de-Port : superbe bourgade d'un bout de France ...
Un itinéraire magique où les images de la nature et ses paysages à couper le souffle, les pierres séculaires de notre histoire, les odeurs, les sonnailles des troupeaux et de longs silences m'ont aidé à la réflexion, à visiter mon passé, à me souvenir avec émotion de mes parents partis trop vite, de mes amis disparus trop tôt. Un "chemin" douloureux mais aussi "un chemin de bonheurs".
La montée est plutôt rude pour atteindre le col d'Ibaneta, la pluie et la neige fondue fouettent les visages. Une trouée de ciel me permet d'entrevoir le monastère de Roncevaux. Je n'ai pas entendu Roland et son cor mais j'ai vu "Durandal" son épée enchâssée dans la pierre. Le refuge de la Collégiale est un des passages obligés avec son dortoir aux cent vingts lits. Je suis en Espagne pour une aventure différente, un pèlerinage qui, parfois, au vu des comportements humains sera bien décevant. Mais je ne retiendrai que ces merveilleuses rencontres avec des femmes et des hommes du monde entier, tous chrétiens sauf un jeune japonais en année sabbatique de fin d'études qui découvrait l'Europe. Il y avait sur le "camino" des Néo-Zélandais, des Australiens, des Brésiliens, des Américains sympathiques, théologiens de leur état, des Canadiens anglophones, des Québécois, des Finlandais, des Norvégiens, des Danois, des Hollandais, des Belges, des Allemands nombreux souvent désagréables, des suisses, des Autrichiens, des Tchèques, des Slovènes, des Polonais, des Italiens volubiles et agressifs, des Anglais sympathiques et d'autres beaucoup moins, deux Irlandais, un Ecossais sans kilt, des Espagnols bruyants dont certains, aussi avec quelques Français, s'arrangeant quelque peu avec le "chemin" en utilisant trop souvent le bus ou le taxi ... à défaut de marcher. Le manque de poussière sur leurs chaussures les trahissant !
L'Espagne est en révolution avec des travaux routiers importants, des constructions en cours dans toutes les villes et les villages, des réfections de monuments entreprises ... bref, l'Europe est passée par là avec ses subventions et c'est bien !
Et la Meseta me direz-vous ? Une très longue ligne droite de plusieurs jours, sans ombre, ni eau, des villages surgissant à quelques centaines de mètres de vos yeux au fond d'un trou comme par miracle. On croirait voir l'Ouest américain avec ses maisons rouges et le désert ... Et ce village en ruine de Foncebadon où l'écrivain Paulo Cuelho situe une scène de son livre "le Pèlerin de Compostelle", et la "Cruz de Ferro", bien décevante car transformée en un tas d'immondices, où vous déposez la pierre prise dans votre jardin et censée contenir tous vos péchés et ...la Galice avec ses chemins creux et ses fougères : ses près entourés de pierres plates, ses vieux séchoirs originaux, ses musiciens et leurs cornemuses entrevus et entendus du côté de Mélide, son climat océanique, ça ne vous rappelle rien ... la Bretagne bien sûr et ce même peuple Celte.
La qualité des "albergues" espagnoles n'est pas comparable avec celle des gîtes de France. Souvent mal entretenues et sales, il faut bien du courage au pauvre pèlerin pour prendre quelque repos, mais l'essentiel est assuré : un toit, un lit, une soupe pour un prix souvent dérisoire.
Le lundi 19 juin 2006, l'arrivée sur Saint-Jacques-de-Compostelle déçoit par manque de majesté car l'on aborde la cathédrale sur le côté droit au lieu d'arriver de face : place de l'Obradoiro. La vieille ville et ses vieux quartiers sont agréables à la visite une fois "la Compostela" obtenue signifiant la totalité du pèlerinage chrétien à pied.
C'est le temps des embrassades, des sourires, des joies, des retrouvailles avec d'autres pèlerins rencontrés sur le "chemin", des émotions pour avoir vaincu la souffrance tant physique que morale et des dévotions avec l'arbre de Jessé, portique de la gloire et ses traces de doigts sculptées dans la pierre depuis des siècles par des millions de pèlerins, et terminer par la visite au tombeau de l'apôtre Jacques et la prière.
La représentation de Saint-Jacques Matamore, à cheval pourfendant l'ennemi, me choquait, un vieux sage "hospitalier Suisse" rencontré dans une "albergue" m'a donné une explication : la représentation de Saint-Jacques en tueur de Maures se veut représenter le côté "ombre" (ou sombre) de chaque homme, en opposition au côté "soleil" d'un individu. C'est une jolie réponse à ma question.
Je m'interdis de dire, ou d'écrire, que le "chemin" est facile puisque je l'ai fait. C'est un chemin de douleurs physiques, de souffrances morales loin des siens et ce n'est certainement pas facile de parcourir une telle distance à pied entre le Puy-en-Velay et Saint-Jacques-de-Compostelle, près de 1600 km. Combien de fois me suis-je demandé ce que je faisais là .
Si vous souhaitez gagner le "Cap Finisterre" et satisfaire à la tradition du brûlage de vos vieux vêtements pour endosser des habits neufs et repartir en homme (ou femme) nouveau vers votre famille, il vous en coûtera encore trois étapes faites en deux jours seulement, sans doute pressé d'en finir, sauf qu'une fois arrivé à Fisterra, il vous reste encore 2,500 km pour atteindre le phare du Cap "Finisterre" alors que vous croyez en avoir terminé.
"Un chemin de bonheurs" que ce merveilleux pèlerinage vers le Champ de l'Etoile !
Au fait : pas une ampoule, pas de tendinite, seulement la plante des pieds parfois douloureuse d'une trop longue étape, les genoux souffrants dans les descentes et 78 kg sur la balance à l'arrivée. Que du bonheur vous dis-je !
"L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires" Paulo Cuelho : Le Pèlerin de Compostelle.
A votre disposition, si vous souhaitez découvrir "le chemin".